Chroniques du Shebastan (5)

Mardi 9 septembre, la situation politique à Sana’a s’est durcie jusqu’à l’affrontement, quand des Houthis ont marché sur le bureau du premier ministre. La charge de la police s’est soldée par 4 morts et 10 blessés, selon les observateurs.
Mes collègues formateurs sont consignés à l’hôtel et chez eux , ce 10 septembre, en raison du risque provoqué par la contre manifestation (organisée par le pouvoir?) annoncée ce mercredi.

PJ: Photo Associated Press et sa légende
url de l’article: http://hosted.ap.org/dynamic/stories/M/ML_YEMEN?SITE=AP&SECTION=HOME&TEMPLATE=DEFAULT&CTIME=2014-08-19-15-11-18APTOPIX Mideast Yemen
Légende de la photo Associated Press:
Hawthi protesters bring a fellow protester, who was injured in clashes with Yemeni police, to a hospital, in Sanaa, Yemen, Tuesday, Sept. 9, 2014. Yemeni police opened fire on Shiite Hawthi protesters marching toward the prime minister’s office in the capital, Sanaa, killing several people and wounding many, officials said. The Hawthi protest threatens to further destabilize volatile Yemen, the Arab world’s most impoverished country where authorities continue to battle militants led by the country’s al-Qaida branch, considered by the U.S. to be the world’s most dangerous offshoot of the terror group. (AP Photo/Hani Mohammed)

Une source d’information que me communique une lectrice:
http://www.aufait.ma/2014/09/10/yemen-les-opposants_447879
Cet article, de mon point de vue, ne prend pas en compte la connexion entre le mouvement Houthis (shiites zaïdites) du nord avec les revendications des milieux populaires- non identitaires- qui souffrent de l’augmentation des prix. Cette « interférence » est particulièrement dangereuse pour un gouvernement,dont le moins que l’on puis constater est sa myopie, et surtout pour sa composante Islah (Frères musulmans).

RETOUR DU SHEBASTAN (4)

(Dans le « bateau aérien » – A380- au dessus de l’Adriatique. La route aérienne contourne la Syrie et l’Irak par le sud, en remontant l’Arabie, le Sinaï puis la Méditerranée.)

Quelle étrange impression, dans la salle d’embarquement à Dubaï: cosmopolite, plus de femmes en niqab, mais quelques voiles de la dernière mode. Non pas que que les Emirats Arabes Unis soient un paradis de la tolérance religieuse mais cette fédération d’émirats est l’une des plaques tournantes (hub) les plus importante du monde aérien et financier.
Vue d’avion, la ville est semblable à une métropole américaine de l’ouest: paysage sec, down town de gratte-ciels qui surgissent dans la brume de chaleur , autoroutes urbaines, quartiers tracés au cordeau, et, nous sommes au bord du Golfe persique, marina et nouveaux espaces gagnés sur la mer. La lecture de Gulf News confirme cette image d’un pays mondialisé et relativement plus ouverts que leurs voisins saoudiens ou quataris, de stricte observance wahabite…

Sana’a ce matin. Tranquille ce vendredi – jour de la grande prière-; le campement des houtls dort encore, sur la gauche de la route principale qui mène au nord, à l’aéroport. Nous avons pris dans la ville, la voie parallèle pour éviter d’éventuels barrages des « rebelles » qui nous auraient retardés. Quatre check points de militaires dans le classique pick up armé de sa mitrailleuse. La situation est en stand by, le président Hadi a promis la démission du gouvernement et une (petite) baisse du prix des carburants. Insuffisant pour les Houtis qui maintiennent la pression. Peuvent-ils espérer un des ministères comme l’Intérieur ou la Défense, les plus intéressants du fait des revenus de corruption qu’ils permettent avec leur important budget ? Probablement manifestations et tensions ce samedi.
Par ailleurs les incidents meurtriers se poursuivent , en particulier au sud où AQPA poursuit ses attaques de postes militaires.

A l’aéroport, dans une ambiance bonne enfant, c’est la foule. Ahmed joue de son entregent et je passe rapidement l’enregistrement. Formalités de visas, embarquement sans précipitation, décollage le long d’un tarmack où stationnent des carcasses diverses de vieux engins militaires et d’hélicoptères soviétiques hors d’âge.

Je quitte ce Yemen et ses habitants avec le souhait très fort d’y revenir oeuvrer. Nous esperons que le chantier en cours se poursuivra et trouvera ses ouvriers, dans un paysage politique stabilisé.

Ce vendredi, 19h30 heure locale , sur les nuages qui recouvrent les Dolomites.
Dubaï

La séance de qat: paradoxe de la sociabilité et de son auto-destruction

Pour l’ambiance, ce matin manifestation des Houtis -les discussions n’avancent pas- qui annoncent la troisième étape de la révolution en référence à celle de 2011. Quelques coups de feu entendus à notre retour à l’hôtel, mais cela n’a ici rien d’exceptionnel.

Au Yemen, le visage à la joue gonflée par la boule de qat est incontournable. Dès le début de l’après midi, un grand nombre de yéménis s’installent dans la rue, chez eux et le plus souvent en groupe, un petit sac de branches de qat à la main que l’on s’est procuré dans la matinée, et commencent à mâcher consciencieusement les feuilles unes à unes pour en faire une boule que l’on stocke dans la joue droite ou gauche.
L’expérience fut faite pour moi un jeudi après midi. Nous nous sommes retrouvés à huit chez A., dans son grand salon – capable d’accueillir dans ses divans (diwan) vingt cinq convives… Nous avions prévu un grand thème de discussions, lequel s’est tranquillement développé après de longues civilités et manifestations d’amitiés. La réorganisation de la structure pour qui nous intervenons est un grand souci pour nos amis yéménis. Cela ne nous a pas empêché de dire du mal de notre meilleur ennemi « héréditaire » commun (à deviner…), ainsi que de quelques voisins encombrants, et pour nos amis d’évoquer avec une certaine nostalgie le sud dont certains sont originaires, moins abrupt que le nord.
Et de trois à sept heures, les petites branches s’effeuillent, les plus jeunes feuilles choisies, aux effets stupéfiants meilleurs.feuilles de qat

Quels effets? nuls pour moi, car prudent, j’ai volontiers participé au rituel de cette riche sociabilité, avec seulement quelques branches mâchées pour faire une petite boule. Ils sont diversement décrits par les participants, mais provoquent, outre la perte de l’appétit et des dents très abimées, un effet d’accoutumance aussi difficilement réversible que le cannabis. En cette période, j’ai l’impression que le qat est un refuge pour l’esprit des yéménis.

Sociabilité, mais surtout auto destruction d’une société.
L’inventaire est lourd des conséquence du qat sur la société yéménite. Son coût économique et social et énorme. Plus personne ne travaille l’après- midi, ou au ralenti, sans qu’aucune affaire ne se règle. Le pays vit au rythme du qat, des ministères aux militaires en faction devant un immeuble public.
La culture du qat a remplacée celle du café, production du Yemen où l’on dit qu’il est la première terre de culture du qhawa.
La qat est cher et ampute gravement les ressources des yéménis les plus pauvres: une botte de qat coute de 1000 à 1500 rials soit de 3 à 5 euros, selon la qualité… Un agent de la fonction de publique ne gagne pas plus de 100 euros par mois.
Enfin, plus discrètement, femmes et adolescents qattent aussi. Seuls, les musulmans à la pratique religieuse la plus rigoureuse abandonnent le qat.

Sans issue? C’est un futur meilleur plus vivable pour les yéménis et un état plus fort qui tueront le qat.

qat gatter
Pour aller plus loin, lire (en anglais) Peer GATTER; ci joint une photo illustrant un de ses livres, et qu’il commente ainsi: « (La photo) montre un vieil homme, au regard inquiet, souriant à moitié alors qu’il tend un bouquet de feuilles de qat. A l’arrière plan, un adolescent au regard sauvage, la joue gonflées de qat, regarde la caméra. »

CHRONIQUES DU SHEBASTAN (3)

Malgré les apparences d’un hôtel animé par les groupes participant au festival d’été – égyptiens, saoudiens et palestiniens en ce moment-, la situation reste tendue. Les positions des Houtis se renforcent dans les campements autour de la capitale, avec probablement le soutien d’une partie de la population. Les décisions d’augmentation des prix des carburants (doublement!) va renchérir le prix des produits de bases et entraîner vers plus de pauvreté un partie grandissante de la population qui bascule , selon la presse, « dans l’insécurité alimentaire ». On observerait par ailleurs des distributions de vivres devant des supermarchés. Le gouvernement cherche-t-il atténuer le choc?
Les demandes fermes des Houtis comportent- outre la baisse des prix- la démission du gouvernement et son remplacement par des ministres technocrates. Ces demandes mettent en danger la position de Islah (parti apparenté aux Frères Musulmans, en confrontation permanente avec les Houtis shiites qui partage actuellement le pouvoir du président Mansour Hadi. Le processus de réconciliation nationale (Conférence du Dialogue National) peine à se concrétiser; il est menacé par l’explosion d’un cocktail composé de luttes pour le pouvoir sur fond de conflit religieux, et de revendications populaires à un accès aux biens de première nécessité.
Souhaitons, Inch Allah, que la grande prière de ce vendredi soit un appel à la réconciliation. Mais certain disent que Dieu est trop occupé en Syrie, à Gaza et en Irak pour s’occuper du Yemen… Les hommes ne doivent-ils pas prendre en main leur destin et oeuvrer pour le bien commun?

En illustration de ce post, la photo de l’article de Yemen Times
http://www.yementimes.com/en/1811/news/4250/Houthi-camps-in-the-capital-continue-to-grow.htm
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Vu du Shebastan

« La situation est difficile, mais c’est la routine en ville », commentent mes stagiaires qui arrivent en retard pour cause de problèmes de transport. Certains n’ont pas apprécié d’être contrôlé par des rebelles Houtis. Que fait la police? Par ailleurs, se tient le « festival d’été », en même temps salon du tourisme (sic!). L’hôtel est plein de jordaniens, égyptiens, …, en tenues plus ou moins traditionnelles…. Evénement: quelques « ladies » sans niqab!
Mais le paysage n’a pas changé: les Houtis sont plus que jamais installés dans leurs campements en particulier dans le quartier des ministères, dont celui de l’intérieur.
On parle de discussions en cours après les très importantes mobilisations de masse de part et d’autre.

Pour de nombreux interlocuteurs, le vrai problème est dans l’opposition entre Islah, la parti islamiste dans la coalition actuelle au pouvoir, et les Houtis porteurs de revendications populaires, certes, mais surtout qui veulent une forme d’autonomie dans un futur état fédéral. Le risque de confrontation armée n’est pas écarté.
On ressent une étrange impression de vide de l’action publique, vide qui entretient l’inquiétude quant à la suite des événements.

Vu d’ici, la politique française est un bien étrange théâtre. Je ne résiste pas à un commentaire sur le remaniement ministériel, un peu vif et qui pourra choquer quelques uns de mes amis. Il est temps que la social démocratie s’affirme, et qu’une majorité de centre gauche se constitue, seule capable de faire face au FN. Il est temps que les fausses barbes nationalistes du PS retournent jouer avec le Front de gauche. Ouvrons les yeux dans notre petit pays de 63 millions d’habitants. C’est n’est pas contre, mais avec l’Europe et la mondialisation qu’il faut jouer maintenant. Quoi, Pierre! Social libéral? Eh oui.

CHRONIQUES DU SHEBASTAN

La contre manifestation de Islah (mouvement politique dans la mouvance des Frères Musulmans) vient de se terminer dans la capitale, probablement importante, appuyée par le gouvernement actuel, en réaction à celle des Houtis, qui demandent toujours la démission du gouvernement et l’annulation de la hausse (doublement…) des prix des carburants.

Où en sommes-nous dans le difficile paysage politique de ce pays qui peine à sortir de la féodalité, du recours à la violence quasi systématique pour régler les problèmes, et d’une réunification entre le Nord et le Sud, soldée par une guerre civile (1994)? Le mouvement populaire de 2011 n’a produit que le départ du Président Saleh; le gouvernement « de transition » du Président Mansour Hadi est caractérisé par l’immobilisme et la difficulté (incapacité?) à traduire dans les faits les travaux du groupe de travail à la recherche du consensus national.

Au nord et particulièrement dans les montagnes , le mouvement chiite des Houtis ( ou Ansarullah) contrôle une province (Saada) et des territoires jusqu’à Sanna’a où ils sont nombreux. Actuellement installés dans des camps à l’ouest , au sud de la capitale , ils bloquent au nord des ministères sur la route de l’aéroport; ce sont des milliers d’hommes armés, qui pour le moment « exercent une pression pacifique ».

Au sud, un mouvement indépendantiste, nostalgique du Sud Yemen crée des troubles. Mais le plus inquiétant sont les actions armées de Al Quaeda de la Péninsule Arabique (AQPA) en Hadramaout, la province du sud-est, limitrophe de Oman.

En toile de fond, sociologique, le règne des cheikhs qui dirigent leurs tribus et font la loi dans leur territoire, en conséquence un état faible, et un développement généralisé de la corruption qui vit sur l’absence d’un système de  redistribution sociale. Et une population sur-armée qui donne parfois physiquement l’impression de se trouver dans une ville du Far West américain du XIXé siècle…

A part cela, les habitants du « Shebastan » sont de gens très accueillants et d’une grande vivacité d’esprit. On les aime suffisamment pour leur souhaiter une vie meilleure, à laquelle ils aspirent.

Pour en savoir plus:

http://www.yementimes.com/en/1809/news/4229/Houthis-threaten-to-topple-Hadi-government;-Crisis-deepens-in-the-capital.htm

http://www.middle-east-online.com/English/?id=67766

http://www.dhnet.be/dernieres-depeches/afp/yemen-echec-des-negociations-avec-la-rebellion-chiite-craintes-d-une-escalade-53f9d32535708a6d4d5131d2

Quelques info dans Le Parisien et Le Monde.

A venir, la traduction de l’anglais (quel courage…) d’un éditorial de la  presse locale.

 

Bonjour , un blog de plus…

Je viens de franchir le pas! Et créer ce blog, en dépit des interrogations sur la mise en avant de l’auteur. Lequel souhaite depuis longtemps partager avec ses éventuels lecteurs ses bavardages: des événements , des lectures , des articles de presse sur des thèmes comme la laïcité, la république, la formation professionnelle, le handicap, et surtout des choses fort importantes comme la méditation au bord de l’eau. « I don’t know why I go down by the riverside », comme le chante Agnès Obel.

C’est au Shebastan que démarre ce blog, pays un peu agité au sud d’une péninsule désertique , entre le tropique et l’équateur. La reine de Saba, dit-on, séduisait ceux qu’elle rencontrait, comme tous les voyageurs s’émerveillaient de ce pays magnifique de la mer à la montagne, où depuis 5000 ans des hommes cultivent de riches terrasses. Je vais essayer, pour le temps qui vient, de tenir les chroniques du Shebastan, où je travaille pour quelques semaines.

Down by the riverside…